Marie Angeletti, Untitled, 2026. Avec l’aimable autorisation d’Édouard Montassut et Hauser Wirth Gallery
Conçu en collaboration avec Olivier Renaud-Clément, Hauser & Wirth Invite(s) occupe le deuxième étage de notre espace parisien et accompagne notre programme d’expositions présentées au rez-de-chaussée et au premier étage.
Cette initiative reflète l’engagement de Hauser & Wirth, qui oeuvre depuis de nombreuses années à tisser des relations fécondes dans les lieux où la galerie travaille. En collaborant avec des artistes (ou estates) qui pourraient bénéficier d’une plateforme complémentaire, avec des galeries de différentes échelles, ainsi que des auteur·rices s’adressant à des publics multiples, Hauser & Wirth contribue activement au développement d’un écosystème artistique durable et inclusif. En invitant des artistes, des galeristes et des auteur·rices dans nos espaces à Paris et à Zurich, nous apportons une plus grande visibilité à leurs oeuvres et à leurs idées, tout en cultivant une dynamique d’échange avec la foisonnante communauté créative de la ville.
L’exposition est ouverte jusqu’au samedi 19 décembre.
Rejoignez-nous pour le vernissage le jeudi 12 novembre, 18h30 – 20h30.
Bucking Fastard, le nouveau film de Werner Herzog, raconte l’histoire de deux sœurs qui parlent et agissent à l’unisson. Il s’ouvre en plein procès : deux témoins demandent à comparaître ensemble à la barre. Mais ces jeunes filles à l’air candide sont en réalité les accusées. On leur reproche d’avoir vandalisé la propriété de leur voisin et de l’avoir harcelé – lui, le plaignant, qui fut brièvement leur amant sans jamais les aimer en retour. Le procès fait grand bruit dans leur petite ville irlandaise, et un homme bienveillant leur propose de s’installer dans sa chambre de bonne, à Dublin. Là encore, les hommes soit les aident, soit les réduisent à des objets. L’un les supplie de monter sur son transpalette en marche, un autre leur tourne autour et finit à l’hôpital. Si la première partie du film repose sur un gimmick (les actrices jouent en parfaite synchronie), quelque chose bascule à mi-parcours : le registre émotionnel change et l’on entre en territoire poétique. La caméra saisit les jeunes filles dans un train qui traverse la campagne, assises face à face près de la vitre. La verdure qui défile derrière elles fait office d’écran pour leur reflet agrandi ; le double de leur double vacille tandis qu’elles se regardent dans les yeux, immobiles. Leur tristesse nous submerge alors que la doubleté glisse du littéral au métaphorique pour devenir un mécanisme de duplication, une figure de style. Même leurs parents refusent de les voir. Elles partent à la campagne chez une tante, dans un paysage fabuleux où elles croisent un vieux berger et ses histoires. Puis, comme il se doit chez Herzog, elles découvrent une grotte en creusant un tunnel vers un avenir meilleur. Ce serait trop long d’en raconter davantage ici, mais disons que la détermination et la présence physique des jeunes filles font écho à l’idée poétique de la doubleté. Comme des sculptrices, elles prennent plaisir à agir : elles modifient une clôture, mettent le feu à une voiture, déversent un mélange savonneux sur un toit, creusent la montagne des jours durant.
Une poétique du double est au cœur de l’œuvre de Marie Angeletti. Reproductions, moulages, retransmissions en direct, ombres ou simple revêtement argenté réfléchissant y reviennent souvent. Loin d’être un commentaire convenu sur le règne contemporain du virtuel, ce dédoublement ouvre de manière inattendue sur des registres affectifs et procède d’une socialité physique qui renverse les rapports de genre. L’aide des hommes est indispensable à tout ce qu’elle entreprend. Men at Work (2009–), série photographique en cours où elle saisit précisément des hommes au travail dans les rues des villes où elle a vécu (New York surtout), en offre un fil conducteur éclairant. On s’attendrait à ce que ces hommes sifflent les passantes ; c’est Angeletti qui les photographie. Devenus l’objet de son regard, la plupart sourient : un sourire brûlant et crasseux, d’une fierté exagérée, peut-être marginalisée. Ses sculptures, elles aussi, viennent souvent de la rue. Elle reste à l’affût jusqu’à ce que quelque chose l’arrête. Elle glane dans son quotidien des expériences et des matériaux, jusqu’à réunir assez de matière pour solliciter une aide physique ou technique et les transformer en œuvres. Cette rencontre entre les genres relève d’une démarche collaborative. Pour les sculptures présentées ici, par exemple, Angeletti a travaillé avec des hommes dans des casses et des carrosseries proches de son atelier de Brooklyn, à New York. Ce qui l’intéresse, c’est la forme ou la qualité des matériaux qu’elle rencontre : les courbes et les lignes des pièces automobiles, par exemple, plutôt que le véhicule lui-même. Elle prolonge ces lignes toutes faites en les soudant et en les recouvrant. Elle obtient ainsi des sculptures homogènes, assez éloignées de leur source pour n’en garder qu’une image rémanente. Dessins et photographies précèdent parfois la forme finale ; d’autres fois, ils lui succèdent, voire prennent la place de l’œuvre. Récemment, Angeletti a présenté la retransmission en direct d’une sculpture en tant que sculpture, avec Hail Mary (2025 – 2026), une pièce composite posée au sol, assemblée à partir de plaques dorées et de rivets ramassés dans la rue. D’abord montrée comme sculpture, l’œuvre n’a ensuite plus été visible qu’à travers sa retransmission. Empreinte du pathos d’une Annonciation, cette entité dédoublée ne s’attarde pas dans la nostalgie de l’objet physique. Elle confère au contraire à son immobilité sculpturale une dimension transformatrice, et aiguise notre regard sur les signes extérieurs comme sur les états intérieurs. Pour une série de 2024, Angeletti a en revanche moulé des planches de sauvetage et des immobilisateurs de tête dans une piscine publique. Là encore, le dédoublement nous détourne de la fonction pour nous orienter vers des questions de forme, de poids relatif, de couleur ou d’absence de couleur. Par extension, il ouvre aussi vers le corps, témoin ou prototype, et vers les implications illicites de sa pratique. Ni copie ni style, mais un mode d’intimité et de sens latent au sein du sculptural.
—Matilde Guidelli-Guidi
À propos de Marie Angeletti
Marie Angeletti est née en 1984 à Marseille. Elle vit et travaille à New York. Parmi ses expositions personnelles récentes figurent : le vite, Milan (2026) ; MMXX, Milan (2025) ; Gaylord Fine Arts, Los Angeles (2024) ; Lars Friedrich, Berlin (2024) ; Kölnischer Kunstverein, Cologne (2023) ; Centre d’édition contemporaine, Genève (2021). Une exposition personnelle à venir se tiendra chez Edouard Montassut, à Paris, en 2026.
Son travail a également été présenté dans des expositions collectives : MoMA PS1, New York, en 2026 ; Okayama Art Summit 2025, Okayama ; Musée d’Art moderne de Paris (2022) ; Musée d’art Moderne de la Ville de Paris, France (2017); Kunsthalle Zürich, Switzerland (2016). Son oeuvre figure dans les collections du Hammer Museum, à Los Angeles ; Musée d’Art Moderne de Paris, Paris ; FRAC Nouvelle-Aquitaine MECA, Bordeaux ; FRAC Bourgogne, Dijon ; Centre national des arts plastiques, Paris.
À propos de Edouard Montassut
Édouard Montassut a fondé sa galerie à Paris fin 2015. D’abord installée dans le 2e arrondissement, la galerie a ensuite déménagé dans le 9e arrondissement, où elle a été l’une des premières galeries à s’installer dans le quartier, avec l’ambition de contribuer au développement d’un nouveau pôle de galeries à Paris. La galerie développe un programme consacré à des artistes émergents et établis de la scène internationale. Elle représente et accompagne des artistes tels que Marie Angeletti, Hélène Fauquet, Maggie Lee, Sidsel Meineche Hansen, Matt Browning, Nora Kapfer et Marc Kokopeli, entre autres.
À propos de Matilde Guidelli-Guidi
Matilde Guidelli-Guidi est curatrice à la Dia Art Foundation, à New York. Elle y mène des recherches et met en valeur les pratiques minimalistes et conceptuelles des années 1960 et 1970, ainsi que leurs prolongements contemporains, à travers des expositions, des publications et des programmes publics. Elle a la charge des installations in situ de Walter De Maria, Joseph Beuys et Max Neuhaus à la Dia, et organise le cycle de conférences « Artists on Artists ». Parmi ses projets récents et à venir figurent des expositions personnelles d’André Cadere, Éliane Radigue, Cameron Rowland, Kishio Suga, Meg Webster et Jack Whitten ; des ouvrages de référence réalisés avec Senga Nengudi et Richard Tuttle ; ainsi que des commandes d’interventions discursives à Nandi Loaf, WangShui et Jordan Wolfson. Elle vit à New York.
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